L'Europe a besoin d'augmentations salariales

Les travailleurs ont payé un lourd tribut à la crise financière. Pour la Confédération européenne des syndicats, il est temps d’exiger des augmentations salariales pour relancer l’économie.
La crise économique mondiale a durement touché les travailleurs. De nombreuses entreprises ont été contraintes de fermer, le financement des services publics a diminué et les systèmes de protection sociale ont été mis sous pression. Les travailleurs ont donc payé un lourd tribut à la crise financière, d’autant plus que les politiques d’austérité n’ont pas permis de relancer fortement la croissance économique.
Pour la Confédération européenne des syndicats (CES), il est temps de changer de cap et d’exiger des augmentations salariales pour relancer la demande intérieure, le véritable moteur de l’économie européenne. C’est l’objectif d’une campagne qui se déroulera pendant un an, intitulée «L’Europe a besoin d’augmentations salariales».

Salaires et productivité

Neuf ans après le début de la crise, les bénéfices de certaines entreprises et les rémunérations des cadres supérieurs ont retrouvé des couleurs, mais de nombreux travailleurs n’ont pas reçu d’augmentation salariale depuis des années. Selon l’OCDE, les salaires en Europe augmentaient en moyenne de 3 à 3,5% par an avant 2008. Depuis lors, l’augmentation des salaires a significativement ralenti pour atteindre 1% en 2016 (1). La Belgique a connu de son côté une phase de modération salariale et un quasi-gel des salaires en 2014 et 2015 suite au saut d’index et au «tax shift» du gouvernement Michel (voir page 9).
La productivité n’a par contre pas cessé d’augmenter. Selon une étude de l’OCDE, depuis 1995, la productivité a augmenté de 27% en moyenne dans les pays de l’OCDE, alors que les salaires n’ont augmenté que de 22% (2). Il existe donc ce que les économistes appellent une dissociation de la productivité et des salaires: la productivité des travailleurs croît, mais les salaires réels n’évoluent pratiquement pas. «Les travailleurs sont les grands perdants de ces dernières années, fait remarquer Lucas Visentini, secrétaire général de la CES. Depuis des décennies, les salaires ne suivent plus l’évolution de la productivité. Les salaires ont chuté si on les compare aux bénéfices, aux actions et aux revenus du capital.»

La Belgique et ses voisins

L’autre grand risque lié à la modération des salaires est que celle-ci comprime la demande interne, et par conséquent freine la croissance économique. En Belgique, cette crainte est renforcée par l’adoption récente de la loi sur la norme salariale. À travers cette loi, le gouvernement a repris une revendication historique des employeurs. Ceux-ci affirment qu’il existe un handicap salarial historique antérieur à 1996, date de l’adoption de la loi encadrant les négociations interprofessionnelles en fonction de l’écart salarial existant entre le Belgique et ses trois pays voisins. 
En modifiant la loi, le gouvernement poursuit un double objectif: que la norme salariale fixée par le Conseil central de l’économie cesse d’être indicative et devienne contraignante, et que l’écart salarial entre le Belgique et les pays voisins soit rattrapé même s’il s’agit d’un écart historique. La marge salariale négociée lors du dernier accord interprofessionnel a dès lors été automatiquement corrigée, et on lui a appliqué une marge de sécurité. Ce qui fait dire à certains économistes que l’austérité salariale se retrouve maintenant cadenassée.
Pourtant, comme le rappelle Luca Visentini, il faut tordre le cou à l’idée que la modération salariale permet mécaniquement d’augmenter la compétitivité des entreprises. «Tous les faits montrent qu’au cours des cinq dernières années, cela n’a pas marché du tout, ou que cela marche seulement pour un nombre très limité de sociétés et de secteurs dont les activités sont tournées vers l’exportation. Cela représente à peine 20 à 25% de l’économie européenne. Le reste repose sur la demande interne.» 
La Commission européenne ne dit pas autre chose. Dans ses prévisions de l’hiver dernier, elle montre que l’économie belge continue à se situer en-dessous de la moyenne européenne en termes de croissance économique, et confirme que la croissance devrait continuer à être tirée principalement par la consommation des ménages, soutenue par des améliorations durables de l’emploi et une hausse plus importante des salaires.

Une question de justice sociale

Pour les syndicats européens, une augmentation salariale en faveur des travailleurs européens est également une question de justice sociale. Aujourd’hui, les inégalités en termes de richesse et de rémunération sont en hausse, alors que les travailleurs subissent de plus en plus de pressions et d’exigences de flexibilité.

Mais au-delà d’une revalorisation générale des salaires, la CES entend également promouvoir la convergence des salaires entre pays et entre secteurs professionnels, comme instrument essentiel d’égalité, de lutte contre le dumping social et de réduction des déséquilibres macro-économiques entre pays européens. Il n’est plus acceptable de voir des travailleurs d’une même entreprise ou d’un même secteur accomplir le même travail, avec des niveaux de productivité similaires, mais ne pas recevoir un salaire égal car ils sont établis dans des pays différents.
À cet égard, il est certes essentiel d’assurer la pleine égalité de traitement à ceux qui viennent travailler dans les pays d’Europe de l’Ouest, mais cela ne résout pas le problème des bas salaires pratiqués dans les pays d’Europe centrale et orientale. Pour la CES, les États membres de ces régions doivent arrêter d’être des pays de main-d’oeuvre à bon marché, et commencer à envisager la dimension qualitative du travail comme instrument essentiel de leur compétitivité. Cette nouvelle approche sera bénéfique à l’ensemble des pays européens, de leurs travailleurs et de leurs entreprises, dans un cadre de bien-être et de concurrence saine et loyale.